La lettre de Véritas N° 196 - Extrait des pages 13 à 17

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« Ce tabou-là n’est pas prêt d’être levé. Cent mille personnes sont mortes par notre faute. Un massacre honteux pour la France comme pour l’Algérie. Le déshonneur est trop lourd à porter. » Ainsi s’exprimait Jean Lacouture dans Télérama du 13 septembre 1991.

 Cet extraordinaire revirement d’un journaliste et historien de gauche qui, en 1962, mettait en doute la réalité du drame et en minimisait la portée et qui, dans sa monumentale biographie sur « De Gaulle » en 1985, restait encore dans le doute, fut un stade important dans la révélation de la vérité, une de celles que les gaullistes ont occultées avec le plus d’acharnement depuis 1962, complices en cela avec le Gouvernement algérien qui, lui, n’a toujours rien avoué… Il est vrai qu’en matière de massacres, l’Algérie née à Évian a tellement banalisé ce genre d’événements…

Eh ! bien, nous pensons, au contraire, qu’il est temps de lever ce tabou, cet interdit qui empoisonne la conscience nationale, un peu plus chaque jour, malgré le silence de ces nouveaux directeurs de conscience que sont les médias. Ce drame épouvantable a un responsable, un seul, celui qui prit l’affaire algérienne à bras le corps en 1958 et, muni d’un pouvoir absolu, la conduisit, à travers les méandres d’une dialectique inextricable à retournements continus, à l’abandon total et à l’élimination, souvent brutale et toujours barbare, de tous les nationaux français, de toutes confessions, qui, dans ce pays d’Algérie, se réclamaient de la France.

L’engagement personnel de Charles De gaulle envers les musulmans qui, en grande quantité, avaient choisi la France le 28 septembre 1958 : « Trois millions et demi de femmes et d’hommes sont venus apporter à la France et à moi-même le bulletin de leur confiance. » (03.10.58) sera suivi pendant trois ans – en dégradation savante – de la confirmation que c’est grâce à lui que les musulmans se sont engagés ainsi, en masse dans l’Armée française.

Le 10 novembre 1959, De gaulle constate « le quadruplement des effectifs musulmans » et s’en félicite, d’autant que leurs désertions ont considérablement chuté « de 4,5 pour mille à 1,4 pour mille » précise avec satisfaction le Chef de l’État observant en outre que « les ralliements des ex-combattants du F.L.N. à l’Armée française ont doublé, etc… ». Tous les engagés et les ralliés à l’Armée française sont menacés de mort par le F.L.N., cela De gaulle le sait bien mais il en célèbre d’autant plus la ferveur !

Le 15 décembre 1959, devant la XIVème Assemblée Plénière de l’O.N.U., Degaulle fait lire par Couve de Murville une longue déclaration dans laquelle il affirme : « La grande masse des Algériens a marqué qu’ils entendaient que leur avenir se fasse avec la France et, pourquoi ne pas le dire, qu’ils faisaient confiance à cette fin au général De Gaulle. ».

Le 5 septembre 1960, De gaulle avait déclaré à la télévision : « La quasi -totalité des communes algériennes ont élu leurs Conseils Municipaux et leurs Maires, en grande majorité musulmans. Les Conseils Généraux ont tous pour Présidents des personnalités musulmanes. ». Tous ces musulmans qui œuvraient officiellement pour la France qu’ils avaient choisie risquaient aussi d’être mis à mort par le F.L.N. qui avait précisé que toute collaboration avec l’Administration française serait punie de mort.

Le 20 décembre 1960, De gaulle va jusqu’à chiffrer, pour s’en féliciter, l’importance de cet engagement : « Deux cent cinquante mille musulmans servent dans l’Administration, la Justice, l’Enseignement, l’Armée… » Ainsi, aucun Chef de l’État ne s’était encore impliqué personnellement, de façon aussi totale, envers les musulmans qui, parce qu’ils ont confiance en De gaulle, passent outre aux menaces du F.L.N. contre leurs vies, leurs familles, leurs biens…. Ah ! S’ils avaient pu se douter de la suite des événements !…

Lorsque, par un revirement à 180 degrés, De gaulle change de politique en Algérie pour des raisons de «stratégie planétaire »,  il va user de toutes les promesses les moins ambiguës pour rassurer cette communauté musulmane qui, en grande majorité, a délibérément choisi la cause de la France contre le F.L.N.

Le 11 avril 1961, le vent a tourné complètement et c’est la sécession probable. De gaulle avait tellement condamné cette éventualité, « La sécession serait une misère épouvantable, un affreux chaos politique, l’égorgement généralisé… » (16.09.59) qu’il veut, maintenant rassurer  « Nous inviterons à quitter les territoires intéressés, ceux de nos nationaux qui courront vraiment trop de risques…Dans cette hypothèse, nous tirerons les conséquences de la volonté d’appartenir à la France qu’exprimeront probablement certaines populations. Nous aurons, d’abord, à les regrouper en assurant leur protection. »

Ces mêmes assurances formelles seront confirmées le 8 mai 1961 : « La France ne saurait abandonner ses propres enfants. Elle a, de toutes manières, les moyens de les protéger et elle regrouperait ceux des Algériens qui voudraient rester Français. », puis renouvelées le 7 juillet 1961 : «  Il faudra à la France regrouper dans telle ou telle zone, afin de les protéger, ceux des habitants de l’Algérie qui se refuseraient à faire partie d’un État voué au chaos. ».

Enfin, ultime et dernière promesse de protection de la part de la France, De gaulle s’engage, le 5 septembre 1961 : «  En cas d’abandon, nous serions amenés à regrouper dans une région déterminée les Algériens de souche européenne et ceux des musulmans qui voudraient rester avec la France. » Et, après cela, vis-à-vis de cette communauté musulmane d’option française, bien qu’il connaisse son importance au point de retirer du prétendu choix offert cette francisation souhaitée par eux tous, c’est le silence définitif.

À Évian, il n’y aura pas un alinéa, pas une phrase, pas un mot qui évoque même leur existence. À Évian, l’Algérie toute entière et les 200.000 soldats musulmans qui se trouvent sous les drapeaux français sont ignorés comme si la minorité F.L.N. représentait seule le pays ! Et c’est ce même F.L.N. qui, dans une ultime exigence, après avoir rejeté tout référendum d’autodétermination, refuse tout regroupement de musulmans francophiles, toute évacuation massive de ces derniers vers la Métropole.

De gaulle, non seulement a fait abstraction de tous les mouvements politiques algériens autres que le F.L.N., mais il a aussi  exclu tous les notables, tous les élus musulmans, à quelque niveau qu’ils soient, des négociations d’Évian. Il a agi exactement comme si ces gens-là n’existaient pas, comme s’il rayait brusquement de la carte des populations entières.

Mais il y a pire. Sous la pression du F.L.N., la France gaulliste a refusé d’accueillir sur son territoire ses propres soldats, ceux qu’elle a recrutés pour sa défense et qu’elle a abandonnés tout en sachant bien qu’elle les condamne à la mort dans les supplices les plus abominables ainsi que les nouveaux maîtres de l’Algérie l’ont promis, donnant avant cet abandon des preuves de leur horrifiante cruauté : notables ou soldats musulmans mutilés du nez, des oreilles et des lèvres et renvoyés dans leurs douars ou dans leurs familles pour l’exemple.

« Alors – écrit le Colonel Abd-el-Aziz Méliani – toutes les conditions sont réunies pour faire subir aux musulmans francophiles l’un des massacres les plus effroyables du siècle » (Le drame des Harkis – La France honteuse – France-Empire –1993)

  • Les victimes: Tous les musulmans qui, répondant à l’appel de Charles De gaulle, se sont engagés avec la France : élus, notables, maires, cadres administratifs, gardes champêtres, moghaznis, combattants de toutes sortes, engagés, autodéfense, supplétifs Harkis. Qui sont-ils, ces Harkis ? « Ils sont nés des excès abominables du F.L.N. : Ils sont les fils de ces villages incendiés, les époux de ces femmes violées, les pères et les frères de ces enfants égorgés, ils se sont, eux-mêmes, organisés en autodéfense avec les armes que leur donne l’Armée Française. » note Pierre Breteille, Président de la Commission de sauvegarde en 1962. Les femmes, les enfants, les nourrissons en allaitement, les vieillards, ne sont pas épargnés. Des familles entières sont exterminées.
  • Les méthodes : L’Armée française désarme ceux qu’elle a armés. Elle refuse les rapatriements : « les Harkis des ASA de Beni Béchir, près de Philippeville, qui avaient trouvé refuge sur un navire français en partance pour la Métropole seront ramenés à terre et immédiatement massacrés.» (Pierre Montagnon – La France coloniale Éditions Pygmalion – page 444). Encore un autre témoignage ? : « quatre listes de musulmans français sont établies par le F.L.N. local. Le premier groupe sera traité au courant électrique, le deuxième concerne les tortures spéciales, le troisième est pour la pendaison, le quatrième rassemble une vingtaine d’hommes qui seront brûlés vifs. » Colonel Moinet – Ahmed, connais pas – Lettres du Monde – 1980)

Ces milliers de musulmans, parce qu’ils avaient cru en De gaulle, vont être traînés sur les chantiers de l’épouvante : « On les poussait sur les anciens barrages où des milliers de mines restaient enterrées. Les captifs devaient gratter le sol de leurs mains pour en retirer les mines. Ils fouillaient de leurs doigts, essayaient de déterrer les mines, sautaient le plus souvent, déchiquetés par l’explosion. On les laissait agoniser. Leurs cris de douleur accueillaient les contingents de condamnés que les camions amenaient, inlassablement sur ce chantier de l’épouvante. » (Jean Brune – Interdit aux chiens et aux Français – Éditions Atlantis – 1998) ... /...

 

Anne Cazal

 

 

 

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